TEMPS DU CARÊME

(Du Mercredi des Cendres au dimanche de la Passion)

Épouse du Christ et Mère des chrétiens, la Sainte Église semble avoir voulu faire du Carême un temps de sainteté, une période où l’idéal de la vie chrétienne et l’effort de sanctification seraient chaque année repris et poussés plus loin. Le Carême, la Sainte Quarantaine, ce sont des jours de choix où l’Église fait surabonder la vie et met en œuvre toutes les énergies de son inépuisable fécondité: elle exorcise, réconcilie, pardonne, multiplie ses prédications, convoque plus souvent les assemblées chrétiennes, impose les mains : en un mot revivifie les âmes baptisées en les ramenant aux sources jaillissantes de la vie. Renaissance spirituelle, renouveau de vie divine; fervente montée vers le Calvaire et le Sépulcre glorieux : le Carême est tout cela, et les observances pénibles qu’il comporte rentrent dans cette mise en œuvre vivifiante. Saluons-le et engageons-nous-y donc avec joie, dans un effort confiant vers une vie chrétienne plus généreuse et plus sainte, plus unie à celle du Christ ressuscité.

Exposé dogmatique

Le Temps de la Septuagésime nous a rappelé la nécessité où nous sommes de nous unir, par l’esprit de pénitence, à l’œuvre rédemptrice du Christ. Le Temps du Carême va nous permettre, par le jeûne et les pratiques de pénitence, de nous y associer davantage encore. À notre âme révoltée contre Dieu et devenue du même coup l’esclave du démon, de la chair et du monde. l’Église, durant ce saint Temps, montre Jésus entrant en lutte contre le mal et les puissances du mal, et lorsque, par sa doctrine et ses souffrances, le Christ nous aura arrachés à notre captivité et rendus à la liberté des enfants de Dieu, ce sera pour nous rendre, à Pâques, la vie divine que nous avions perdue. La liturgie quadragésimale, toute débordante des enseignements du Maître et de l’esprit de pénitence du Rédempteur, servait autrefois
à former les Catéchumènes et à pénétrer de componction les pénitents publics, qui aspiraient à ressusciter avec Jésus par la réception des sacrements de Baptême et de Pénitence le Samedi Saint '. Nous avons tous à faire pénitence, à mourir au péché et à vivre davantage de notre vie de baptisés; la liturgie du Carême est éminemment bien faite pour nous y aider.

À l'office divin se poursuivent les lectures de l’Ancien Testament. Au premier dimanche du Carême, la figure d’Isaac est absorbée par la pensée de Jésus au désert; il a du reste été question déjà du fils d’Abraham lorsque, dimanche dernier, l’Église nous a parlé de ce grand patriarche. Pendant la deuxième semaine du Carême, on lit à matines l’histoire de Jacob, qui est la figure du Christ et de son Église, héritière de la bénédiction divine accordée au saint Patriarche. La troisième semaine, c’est de Joseph qu’il est question dans les lectures de l'office et l’Église voit en lui aussi la figure du Christ et de l’Église, qui ont rendu le bienfait pour l’outrage et qui brillent d’une façon toute spéciale par leur vie très pure. Enfin la quatrième semaine du Carême est consacrée à Moïse qui délivra le Peuple de Dieu et qui le conduisit vers la terre promise, figure de ce que Jésus et Son Église font pour les âmes, particulièrement à Pâques. — C’est «par la lumière du Nouveau Testament que Dieu nous découvre la signification des miracles accomplis aux premiers temps, nous montrant dans la Mer Rouge l’image des fonts sacrés du baptême, et dans le peuple délivré de la servitude de l’Égypte a figure du peuple chrétien». Et si l’Église nous apprend à célébrer le mystère pascal en nous faisant lire les pages des deux Testaments, c’est pour nous donner la pleine intelligence de l’œuvre immense de miséricorde que le Christ a opérée.

Le Temps du Carême est une sorte de grande retraite faite par les chrétiens du monde entier qui se préparent à la solennité de Pâques, retraite clôturée par la confession et la communion pascales. Comme Jésus, qui S’est retiré du monde, a prié et jeûné rendant quarante jours, puis nous a appris par Son enseignement et montré par l’exemple de Sa Passion comment il nous fallait mourir à nous-mêmes, l’Église, durant cette sainte Quarantaine, nous prêche la mort de l’homme de péché en nous; cette mort se manifestera, dans notre âme par la lutte contre l’orgueil et l'amour-propre, par un esprit de prière et une méditation plus assidue de la parole de Dieu; elle se montrera dans notre corps par le jeûne, l’abstinence et la mortification des sens; elle se déclarera enfin dans toute notre vie par un détachement plus grand des plaisirs et des biens du monde qui nous fera donner l’aumône avec plus de générosité et nous portera à nous abstenir des fêtes mondaines. Le jeûne quadragésimal ne doit être en effet que l'expression des sentiments de pénitence dont est pénétrée notre âme, qui s’occupe d’autant plus librement des choses de Dieu qu’elle retranche davantage aux plaisirs des sens. Aussi,pour les cœurs généreux, ce «temps favorable», est-il entre tous une source de sainte joie, comme le montre partout la liturgie du Carême.

L’Église qui connaît bien ses ressources, offre chaque jour son jeûne à Dieu à la Sainte Messe: elle sait que la vraie purification doit venir de Dieu, et que si notre effort est nécessaire, il doit Lui être offert pour qu’Il l’accepte et le sanctifie; quel plus sûr moyen de le faire que de l’unir au sacrifice du Sauveur? Une participation plus fréquente et plus personnelle à la messe s’indique d’elle-même pendant le Carême; dans la pensée de l’Église, c’est la démarche essentielle.

C’est donc l’Église qui entreprend de diriger notre effort de purification et elle lui donne une portée que par lui-même il ne saurait avoir, en l’unissant au sacrifice du Christ. — Dès lors les pusillanimes entrent avec courage dans la lice, en s’appuyant sur la grâce de Jésus qui a des suppléances infinies, et les forts ne s’enorgueillissent pas de leur observance, parce qu’ils savent que seule la Passion de Jésus les sauve et que ce n’est qu’en participant par leur patient effort et par les sacrements qu’ils s’en appliquent les fruits.

Exposé historique

La liturgie du Carême nous fait suivre Jésus au cours de Son ministère apostolique.

Première année. — Il passa d’abord quarante jours au désert sur la montagne de la Quarantaine, au nord-est de Béthanie. Puis après la tentation, ce triomphe sur Satan qui dit tout le sens de la vie publique du Christ qui allait commencer, Il S’attacha Ses premiers disciples et alla en Galilée. Il en revint pour célébrer à Jérusalem la première fête de Pâque et chassa les vendeurs du Temple. Après avoir évangélisé la Judée pendant plusieurs mois, Il alla à Sichem où Il convertit la Samaritaine, puis à Nazareth où Il prêcha dans la synagogue. Il alla ensuite à Capharnaüm et par toute la Galilée.

Deuxième année. — Jésus retourna alors à Jérusalem pour la deuxième Pâque et y guérit le paralytique de la piscine de Bethsaïde. Retourné en Galilée, Il prêcha le Sermon sur la montagne (mont Kouroun-Hattin). Rentré à Capharnaüm, Il y guérit le serviteur du centurion, puis ressuscita à Naïm le fils d’une veuve. Il évangélisa alors de nouveau la Galilée et Se rendit ensuite à Bethsaïde-Julias, sur les terres de Philippe. C’est dans les environs de cette ville qu’Il fit la multiplication des pains, puis marcha sur les eaux du lac lors de Son retour à Capharnaüm.

Troisième année. — Jésus parcourut alors les régions de Tyr et de Sidon où Ses ennemis Le suivirent, Il exauça la prière de la Chananéenne comme Il passait près de Sarepta et, revenant par Césarée de Philippe, Il retourna en Galilée où eut lieu la Transfiguration sur le Thabor. Arrivé à Capharnaüm, Il prêcha la miséricorde à Ses apôtres, puis alla à Jérusalem pour la fête des Tabernacles. Il y confondit les Juifs qui L’accusaient d’enfreindre le Sabbat, pardonna à la femme adultère, enseigna dans le Temple et guérit l’aveugle-né. Après S’être rendu à nouveau en Galilée, Jésus passa en Pérée où Il rendit la parole à un muet et montra en Jonas une image de la résurrection. Il partit alors pour assister à Jérusalem à la fête de la Dédicace, puis retourna en Pérée où Il prêcha les paraboles de l’enfant prodigue et du mauvais riche. Appelé à Béthanie, Il y ressuscita Lazare. Après être remonté à Ephrem, Il Se dirigea vers Jérusalem en annonçant qu’Il allait être mis à mort. Dans le Temple, Il chassa une seconde fois les vendeurs, prononça la parabole des vignerons rebelles et dénonça l’hypocrisie des pharisiens. Puis Il gravit la colline des Oliviers et regardant Jérusalem, où Il fut mis à mort trois jours plus tard, Il parla du jugement qui doit séparer à tout jamais les bons d’avec les mauvais.

Exposé liturgique

Le Temps du Carême se divise en deux parties dont la première commence le Mercredi des Cendres, «début de la très Sainte Quarantaine», pour se terminer le dimanche de la Passion: la seconde est constituée par «la Grande Quinzaine» qui porte aussi le nom de Temps de la Passion. En défalquant les quatre dimanches du Carême et les deux dimanches de la Passion et des Rameaux, il reste quarante jours de jeûne, «nombre que la Loi et les Prophètes ont inauguré et que le Christ Lui-même a ensuite consacré par Son exemple».

Chaque messe du Carême a une Station. Le Carême, où l’on célèbre chaque jour une messe propre, est un des temps liturgiques les plus anciens et les plus importants de l'année.

Tout est centré sur le Christ et organisé pour nous faire participer au mystère pascal de mort et de vie, qui est le mystère même du Christ. Toutes les fêtes simples sont réduites à des mémoires: aux fêtes semi-doubles, doubles et doubles majeures le prêtre peut préférer, et c’est plus conforme à l’esprit de cette époque, la messe du Carême, qui est partout la messe conventuelle du chœur. Enfin il est dans l’esprit de la liturgie de transférer les fêtes des Saints dont le dies natalis tomberait en Carême, mais on s’est souvent départi de cette règle. On voit combien l’Église attache d’importance à ce que rien ne vienne interrompre la merveilleuse préparation à Pâques que constituent les messes du Carême.

Au Moyen Âge, à une époque où déjà la catégorie spéciale des pénitents publics n’existait plus, mais où tous les fidèles prenaient encore si vivement conscience de la grande pénitence quadragémale, on tendait, le Mercredi des Cendres, un grand voile violet qui prenait toute la largeur de l’église entre le sanctuaire et la nef; si bien que pendant quarante jours, l’autel, le tabernacle, toutes les splendeurs du sanctuaire étaient cachés aux yeux des fidèles-pénitents, jusqu’au jour impatiemment attendu du Jeudi Saint où chacun rentrait en grâce avec Dieu. Le grand voile pénitentiel a disparu de nos églises, mais la grande discipline quadragésimale nous concerne autant que les pénitents du Moyen Âge; fils d’Adam et pécheurs comme eux, nous avons à faire généreusement notre Carême et à entrer dans cet esprit de pénitence et de mortification que toute la liturgie nous inculque.

La société chrétienne suspendait autrefois pendant tout le Carême les assises de ses tribunaux et les guerres. C’était aussi temps clos pour les noces. De nos jours encore, l’Église défend de donner à cette époque de l'année la bénédiction solennelle aux époux. En des temps de plus grande foi, l’Église exhortait aux à observer la continence pendant toute la période du «jeûne solennel».

Sources: Missel quotidien et vespéral, par Dom Gaspar Lefebvre et les Bénédictins de l'Abbaye de St-André, Apostolat Liturgique, Bruges, 1951