Dimanche de la Quinquagésime

Guérison de l'aveugle
«Fils de David, ayez pitié de moi!»

Considérations

De même que les trois premières prophéties du Samedi Saint avec leurs oraisons sont consacrées à Adam, à Noé et à Abraham, de même le Bréviaire et le Missel, durant les trois semaines du Temps de la Septuagésime, se préoccupent de ces patriarches que l’Église appelle respectivement le «père du genre humain», le «père de la postérité» et le «père des croyants». Adam, Noé et Abraham sont des figures du Christ dans le mystère pascal; nous l’avons montré au dimanche de la Septuagésime et au dimanche de la Sexagésime pour les deux premiers; montrons-le aujourd’hui pour Abraham.

Voulant se former un peuple qui fût à lui, au milieu des nations idolâtres, Dieu Se choisit un chef pour ce peuple et Il l’appela du nom d’Abraham, qui signifie père d’une multitude de nations. «Il le tira d’Ur en Chaldée pour le conduire dans la terre qu’Il lui avait promise et le garda dans toutes ses pérégrinations». — C’est par la foi, dit l’épitre aux Hébreux, qu’Abraham, lors de l’appel de Dieu, obéit en partant pour le pays qu’il devait recevoir en héritage; et il partit, confiant, sans savoir où il allait. C’est par sa foi qu’il obtint la terre de Chanaan où il vécut plus de vingt-cinq ans comme un étranger. C’est par sa foi qu’il devint dans sa vieillesse père d’Isaac et qu’il n’hésita pas à en faire le sacrifice, à la demande de Dieu, bien que ce fût le fils unique en qui reposait tout son espoir de voir se réaliser les promesses divines d’une postérité innombrable (Hébreux 11, 12). Il se disait que Dieu était assez puissant pour ressusciter son fils d’entre les morts. Aussi le recouvra-t-il, en figure.

De fait Isaac figura le Christ lorsqu’il fut choisi «pour être la très glorieuse victime de son Père»; lorsqu’il porta le fagot sur lequel on allait l’immoler, comme Jésus porta la croix sur laquelle Il mérita la gloire par Sa passion; et surtout lorsque, délivré miraculeusement de la mort, il fut en quelque sorte rendu à la vie pour annoncer que Jésus, après avoir été mis à mort, ressusciterait. C’est ainsi que, par sa foi. Abraham, qui croyait sans hésiter ce qui allait arriver, contempla de loin le triomphe de Jésus sur la croix et s’en réjouit. Et c’est alors que Dieu lui confirma Ses promesses: «Parce que tu ne M’as pas refusé ton fils unique, Je te bénirai, Je te donnerai une postérité, nombreuse comme les étoiles du ciel et comme le sable du bord de la mer». Ces promesses, c’est Jésus qui les réalisa par Sa Passion. «Le Christ, dit saint Paul, nous a rachetés en étant pendu au bois afin que la bénédiction donnée à Abraham fût communiquée aux Gentils par le Christ Jésus, pour que nous recevions par la foi la promesse de l’Esprit», c’est-à-dire l’Esprit d’adoption qui nous avait été promis. Et c’est pour ce motif que l’oraison qui suit la lecture sur Abraham le Samedi Saint dit que Dieu, «Père souverain des croyants, répandant largement la grâce de l’adoption, multiplie sur la terre les fils de la promesse et que, par le mystère pascal, Il fait d’Abraham Son serviteur le père de toutes les nations». C’est en effet par le baptême (qui se donnait autrefois à Pâques et à la Pentecôte) que, devenus enfants d’Abraham, nous entrons dans l’héritage qui avait été promis à nos Pères, et qui est l’Église, ou la Jérusalem céleste, symbolisée par la terre promise.

La foi en Jésus mort et ressuscité, qui mérita à Abraham de devenir le Père de toutes les nations et qui nous permet à tous de devenir ses enfants, fait l’objet de l’évangile. Le Christ y annonce Sa Passion et Son triomphe et rend la vue à un aveugle en lui disant: C’est ta foi qui t’a sauvé. «Cet aveugle, commente saint Grégoire, recouvra la vue sous les yeux des apôtres pour que le spectacle des œuvres divines affermît la foi de ceux qui ne pouvaient encore saisir l’annonce d’un mystère céleste. Car il fallait qu’en Le voyant mourir plus tard de la manière qu’Il avait annoncée, ils ne doutassent point qu’Il devait aussi ressusciter». L’épitre, à son tour, met en pleine valeur la foi d’Abraham: une foi toute animée par la charité, comme doit l’être la nôtre; une foi qui s’exécute par amour pour Dieu, confiante en Ses promesses, même quand elle ne comprend pas les secrets desseins de Dieu. Ce n’est pas en étant fils d’Abraham par la chair que l’homme est sauvé, mais en l’étant par une foi semblable à celle d’Abraham. «Dans le Christ Jésus, écrit saint Paul, ni la circoncision (Juifs), ni l’incirconcision (Gentils) ne servent de rien, mais la foi qui agit par la charité».

En ce dimanche et les deux jours suivants, on fait une adoration solennelle du T.S. Sacrement, en expiation des excès qui se commettent pendant ces trois jours.

Liturgie de la Messe

Introït

(Ps. 30, 3-4) Soyez pour moi, Seigneur, un Dieu protecteur et un asile assuré, afin de me sauver: car c’est Vous qui êtes ma force et mon refuge; pour la gloire de Votre nom, Vous me conduirez et me nourrirez. Ps. En vous, Seigneur, j’ai mis mon espoir: que je ne sois pas confondu à jamais; dans Votre justice, sauvez-moi, délivrez-moi. Gloria Patri.

Collecte

Dans Votre clémence, exaucez nos prières, Seigneur, délivrez-nous des liens du péché et gardez-nous désormais de toute adversité. Par Jésus-Christ, Votre Fils, notre Seigneur.

Épître


Le mérite de nos œuvres, comme aussi la lumière dont est éclairée notre âme, sont en proportion de notre charité. Préparons donc notre volonté au détachement de tout ce qui s’oppose à la charité divine en elle, afin qu’après avoir entrevu Dieu par la foi sur terre, nous puissions au ciel «Le contempler face à face» dans toute la plénitude de notre amour pour Lui.

Lecture de l’Épître du bienheureux Apôtre Paul aux Corinthiens (I Cor. 13, 1-13)
Frères, quand je parlerais les langues des hommes et des Anges, si je n’ai pas la charité, je suis comme un airain sonore ou une cymbale retentissante. Et quand j’aurais le don de prophétie et que je connaîtrais tous les mystères et toute la science, et quand j’aurais la plénitude de la foi jusqu’à transporter les montagnes, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien. Et quand je donnerais tout mon bien pour nourrir les pauvres, et quand je livrerais mon corps aux flammes, si je n’ai pas la charité, cela ne me sert de rien. La charité est patiente, elle est bienveillante. La charité n’est point envieuse, elle n’est ni arrogante ni orgueilleuse; elle n’est pas ambitieuse, elle ne cherche pas son intérêt; elle ne s’irrite pas, elle ne soupçonne pas le mal; elle ne se réjouit pas de l’injustice et met sa joie dans la vérité; elle excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout. La charité ne passera jamais; les prophéties disparaîtront, les langues cesseront, la science sera détruite. Car c’est imparfaitement que nous connaissons, imparfaitement que nous prophétisons. Quand viendra ce qui est parfait, ce qui est imparfait disparaîtra. Quand j’étais enfant, je parlais en enfant, je jugeais en enfant, je raisonnais en enfant; devenu homme, je me suis défait de ce qui était de l’enfant. Présentement, nous voyons dans un miroir et d’une manière obscure; alors nous verrons face à face. Présentement je connais d’une manière imparfaite, alors je connaîtrai comme je suis connu. Maintenant, ces trois choses demeurent: la foi, l’espérance et la charité; mais la plus grande des trois est la charité.

Réflexion sur l'Épître

Quel magnifique éloge l’Apôtre ne fait-il pas ici de la charité? Quoi de plus excellent que cette vertu, qui renferme l’amour de Dieu et l’amour du prochain? La charité est comme la lumière de nos âmes: sans elle, nous demeurons dans les ténèbres; sans elle, nos actions les plus héroïques et les plus saintes en apparence sont frappées de stérilité et de mort. L’aumône, le martyre, tous nos actes extérieurs de vertu n’ont de mérite devant Dieu qu’autant que la charité du cœur les inspire. Désirons donc par-dessus tout cette divine lumière; demandons-la instamment au Seigneur. Mais, si abondante qu’Il daigne nous l’accorder ici-bas, sachons bien que nous n’en aurons la plénitude que dans le Ciel. Alors la foi s’évanouira en présence de la réalité contemplée à découvert; l’espérance sera sans objet, dès que la possession aura commencé; l’amour seul régnera. Nous verrons et nous aimerons; nous verrons le Bien souverain, et nous L’aimerons parfaitement; nous L’aimerons avec des délices ineffables et toujours renaissantes, parce qu’en L’aimant nous Le posséderons sans crainte de Le perdre jamais. Telle est la destinée de l’homme racheté et éclairé par Jésus-Christ. Pourquoi faut-il que les chrétiens qui sont baptisés dans cette foi et cette espérance, qui ont reçu les prémices de cet amour, se livrent à des joies grossières qui leur en font perdre le fruit? Ne dirait-on pas, en ces jours de scandale, qu’ils aspirent à éteindre en eux-mêmes jusqu’au dernier rayon de la vraie lumière, comme s’ils avaient fait un pacte avec les ténèbres! Ô divine charité! venez régner dans mon cœur, éclairez mon esprit, épurez mes affections, réglez mes joies et toute ma vie, afin que je mérite de voir face à face et de posséder pleinement le Bien incomparable qui m’est promis. (Abbé Janvier)

Graduel

(Ps. 76, 15 et 16) ℣. Vous êtes le Dieu qui seul accomplit des prodiges; Vous avez manifesté Votre puissance parmi les nations, ℣. D’un bras puissant, Vous avez délivré Votre peuple, les fils d’Israël et de Joseph.

Trait

(Ps. 99, 1 et 2) Acclamez Dieu, terre entière; servez le Seigneur dans la joie.℣. Entrez en Sa présence avec jubilation; sachez que le Seigneur est Dieu. ℣. C’est Lui qui nous a faits et non pas nous-mêmes: nous sommes Son peuple et les brebis de Son pâturage.

Évangile

«L’aveugle-né dont nous parle l’évangile, dit saint Grégoire, est assurément le genre humain. Depuis qu’il a été expulsé du paradis en la personne de notre premier père, il ignore les clartés de la lumière surnaturelle et souffre d’avoir été ainsi plongé dans les ténèbres par sa condamnation» (Leçon de matines). C’est Jésus qui, par les mérites de Sa Passion, doit nous ouvrir les yeux comme pour l’aveugle de Jéricho, et nous délivrer à la fois de la captivité du péché et de l’erreur.

Suite du saint Évangile selon saint Luc (18, 31-43).
En ce temps-là, Jésus prit à part les douze et leur dit: «Voici que nous montons à Jérusalem et tout ce qui est écrit par les prophètes au sujet du Fils de l’homme va s’accomplir. Car Il sera livré aux gentils, tourné en dérision et outragé; on Le couvrira de crachats; après L’avoir flagellé on Le mettra à mort, et le troisième jour Il ressuscitera». Mais ils n’y comprirent rien. Ce langage était obscur pour eux et ils ne saisissaient pas le sens de ces paroles. Il arriva, comme Il approchait de Jéricho, qu’un aveugle mendiait, assis au bord de la route. Entendant passer la foule, il demanda ce que c’était. On lui dit que Jésus de Nazareth passait. Alors il se mit à crier, disant: «Jésus, Fils de David, ayez pitié de moi». Ceux qui marchaient en avant le reprenaient pour le faire taire, mais il criait beaucoup plus fort: «Fils de David, ayez pitié de moi». Jésus S’arrêta et donna l’ordre de le Lui amener. Quand il se fut approché, Jésus lui demanda: «Que veux-tu que Je te fasse?» Il répondit: «Seigneur, que je voie». Jésus lui dit: «Vois, ta foi t’a sauvé». Et aussitôt il vit, et il Le suivait en glorifiant Dieu. Et toute la foule voyant cela, rendit gloire à Dieu. — Credo.

Réflexion sur l'Évangile

Ce que fait cet aveugle pour recouvrer la vue, faisons-le pour être délivrés de l’aveuglement du péché qui obscurcit notre âme. Mais faisons-le comme lui, promptement et avec ferveur. Jésus-Christ passe devant nous. N’attendons point un autre moment qui ne reviendra peut-être jamais. Plus la miséricorde dont nous avons besoin est grande, exceptionnelle, au-dessus de nos mérites, plus il faut crier par l’ardeur de nos désirs. Ne nous laissons point étourdir par le monde, qui nous dira de nous taire. Dès qu’on veut se donner à Dieu sérieusement et faire pénitence, le monde ne manque pas de s’y opposer. On trouvera que nous sommes indiscrets, superstitieux, trop empressés: nos proches mêmes et nos amis seront quelquefois les premiers à nous blâmer. Ne nous arrêtons pas à leurs vains discours. Crions à Jésus-Christ jusqu’à ce qu’Il ait pitié de nous. Quel bonheur et quelle récompense, s’Il arrête enfin Ses regards sur nos misères, s’Il daigne nous appeler de cette voix intérieure, si puissante et si douce: Que veux-tu que Je te fasse? Alors approchons-nous avec confiance, montrons-Lui un vif désir d’être éclairés, ne Lui montrons que les yeux du cœur, que la lumière de l’âme: et quand Il nous aura exaucés, suivons-Le avec joie et rendons grâces à Sa miséricorde. Faites, Seigneur, que nous voyions, et que, voyant ce que nous devons voir, nous fassions avec fidélité et persévérance ce que nous devons faire. (Abbé Janvier)

Sources: Missel quotidien et vespéral, par Dom Gaspar Lefebvre et les Bénédictins de l'Abbaye de St-André, Apostolat Liturgique, Bruges, 1951
Épîtres et Évangiles des dimanches et des principales Fêtes de l’année, avec des Réflexions, par M. l’abbé Pierre-Désiré Janvier, Doyen du Chapitre de l’Église métropolitaine de Tours, Maison Mame, 1938